Quatre minutes chez l’ophtalmologiste

Posted by J-P in Généralités | 2 Comments

J’ai remplacé mes lunettes le mois dernier et l’optométriste qui m’a examiné la vue m’a référé à un ophtalmologiste. Sur la belle image couleur de ma rétine, il semblait que la jonction du nerf optique sur la rétine d’un de mes yeux était différente de celle de l’autre oeil. La région blanche était plus étendue. La jeune optométriste m’avait bien expliqué que cela pouvait être un état de fait congénital tout à fait normal ou bien un signe précurseur d’une maladie dont le nom n’est pas bien joli ou appétissant, le glaucome.

Pour l’examen, on m’avait dit d’apporter avec moi une paire de lunettes fumées parce que j’aurais les pupilles dilatées. Je me rends donc chez l’ophtalmologiste ce matin, mes lunettes fumées et mon argent en poche. Le premier contact est bon et le médecin a l’air sympathique. Il me salue et m’installe sur la chaise d’examen. Il me pose deux ou trois questions, me met des gouttes dans les yeux et insiste pour que je garde les yeux ouverts. Je déteste me faire jouer dans les yeux et mes paupières luttent pour rester fermées. Le médecin le remarque évidemment et me lance à quelques reprises:

– Ouvrez grand les deux yeux et regardez droit devant.

Je me convaincs que ce n’est pas la fin du monde et ordonne intérieurement à mes paupières de cesser leurs petits caprices de bébés gâtés. Voyons, un peu plus d’ouverture, à tout le moins d’ouverture d’esprit mes petites, soyez raisonnables, vous ne mourrez pas! Enfin, je gagne le contrôle sur mes paupières qui décident heureusement de coopérer pour le bien et l’intérêt supérieur de mes organes. Le médecin mesure la pression de mes yeux en quelques secondes avec un instrument à point lumineux. Puis, il m’éclaire avec une petite lumière en se collant sur moi pour m’examiner directement de ses yeux nus. J’avais la vision apocalyptique en gros-plan de son énorme oeil inquisiteur qui siphonnait le fond de ma rétine comme le poisson-vidangeur aspire sa pitance au fond de l’aquarium. S’il avait pu, il aurait fait une invasion de domicile dans ma tête, tellement il était proche de moi.

– C’est tout à fait normal. Passez un examen de la vue à chaque année. Je n’ai pas besoin de vous revoir.
– L’optométriste me disait que l’anomalie pourrait être congénitale. Est-ce que c’est ça?, lui demandais-je.
– C’est tout à fait normal, me répète-t-il. Je suis un chirurgien pour les yeux et je fais des opérations. Vous n’aurez pas besoin de revenir et je n’ai pas besoin de vous suivre. Vous savez, j’ai beaucoup de patients et je ne peux pas suivre les 60 000 patients de toute l’île de Montréal.
– C’est Ok, que je lui réponds. Si je n’ai pas besoin de vous revoir, c’est tant mieux. Pas de quoi vous inquiéter, je ne serai pas votre patient.

Je pense aussitôt à l’absurdité de ce que je viens de dire en entrant de la sorte dans son jeu. Moi, un malade potentiel qui pourtant ne l’est pas, j’ai rassuré le médecin que je ne serai pas son patient et qu’il n’aura pas à s’inquiéter de me revoir… Puis je me dis qu’au moins, il m’a rassuré lui aussi sur l’état de mes yeux. Des yeux de photographe en plus, ça n’a pas de prix!

Il me pose mes lunettes fumées sur les yeux. Merci, bonjour. La visite a seulement duré quatre minutes à dix dollars la minute et, finalement, je suis bien content qu’elle fut si brève. J’ai d’autres choses à faire de ma journée et de toutes ces minutes que je viens d’économiser, contrairement à ce que j’anticipais.

Je sors à pieds d’un pas léger et prends mon téléphone cellulaire. En cette journée de travail buissonnier, le ciel est splendide à travers mes lunettes fumées, même si les pupilles de mes yeux “tout-à-fait-normaux” sont dilatées. Le corps humain est vraiment une incroyable machine qui sera toujours en avance sur ceux qui cherchent à le comprendre, comme les faussaires devanceront toujours les policiers. Je donne un coup de téléphone et ma très dévouée chauffeur-privée viendra me cueillir en route dans quelques minutes. Il fait beau. Le rendez-vous avec l’inconnu est fini. Tout va bien dans le meilleur des mondes et j’ai un petit creux à l’estomac. Mes yeux d’aigles recherchent leur proie. Alors, un gros saumon rose pour dîner?

2 Responses to Quatre minutes chez l’ophtalmologiste

  1. krysalia says:

    haha, le fond d’oeil !
    tu as essayé de prendre des clichés ensuite, quand tu voyais tout flou ?
    ça peut être assez rigolo de regarder les images une fois revenu à une vue normale 😀

  2. Gilles Langevin says:

    Grand merci, Jean-Pierre, de nous avoir appris qu’on peut se débarrasser du glaucome et en être guéri pour 40.00? Qu’on peut se moquer gentiment d’un ophtalmologue sans l’insulter, que toute difficulté innée est une chose normale, qu’un examen pour la vue peut aboutir à la perception et même à l’absorption d’un saumon rose. Que de leçons!

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