La romance du vin

Posted by J-P in Généralités | 2 Comments

Je sors de mes archives une autre déclamation de mon papa qui était à ses heures un amant de la poésie. Il affectionnait particulièrement la romance du vin de notre poète québécois, Émile Nelligan, ce jeune poète de génie qui devint fou vers la fin de sa vie.

Combien de fois, ai-je entendu cette déclamation de papa? Je ne sais pas exactement, mais je l’ai entendu souvent, souvent, à plusieurs reprises. La passion de la poésie se lisait à chaque fois dans ses gestes et son regard bleu enflammé. C’est comme s’il ouvrait ses yeux pour nous aspirer et nous connecter directement aux neuronnes de Nelligan, pour nous transfuser les émotions de son poète préféré. Tout un spectacle pour l’enfant, l’adolescent et l’adulte que je suis devenu. Allez cher parternel, sors de ton sommeil éternel et envole-nous encore une fois dans le vent de paroles du poète fou. Récite nous la romance du vin.

Écouter:

Vous pouvez télécharger le fichier audio ici.

Émile Nelligan – La romance du vin (1899)

Tout se mêle en un vif éclat de gaieté verte
O le beau soir de mai ! Tous les oiseaux en choeur,
Ainsi que les espoirs naguère à mon coeur,
Modulent leur prélude à ma croisée ouverte.

O le beau soir de mai ! le joyeux soir de mai !
Un orgue au loin éclate en froides mélopées;
Et les rayons, ainsi que de pourpres épées,
Percent le coeur du jour qui se meurt parfumé.

Je suis gai! je suis gai ! Dans le cristal qui chante,
Verse, verse le vin ! verse encore et toujours,
Que je puisse oublier la tristesse des jours,
Dans le dédain que j’ai de la foule méchante !

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le vin et l’Art !…
J’ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,
Des vers qui gémiront les musiques funèbres
Des vents d’automne au loin passant dans le brouillard.

C’est le règne du rire amer et de la rage
De se savoir poète et objet du mépris,
De se savoir un coeur et de n’être compris
Que par le clair de lune et les grands soirs d’orage !

Femmes ! je bois à vous qui riez du chemin
Ou l’Idéal m’appelle en ouvrant ses bras roses;
Je bois à vous surtout, hommes aux fronts moroses
Qui dédaignez ma vie et repoussez ma main !

Pendant que tout l’azur s’étoile dans la gloire,
Et qu’un rythme s’entonne au renouveau doré,
Sur le jour expirant je n’ai donc pas pleuré,
Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le soir de mai !
Je suis follement gai, sans être pourtant ivre !…
Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre;
Enfin mon coeur est-il guéri d’avoir aimé ?

Les cloches ont chanté; le vent du soir odore…
Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots,
Je suis gai, si gai, dans mon rire sonore,
Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots !

2 Responses to La romance du vin

  1. Suzanne Lavoie says:

    Merci encore une fois pour ces moments de pur délice!
    Je revois ton père à Baie Ste-Catherine, en septembre 1987, alors qu’il récitait ce poème de Nelligan…Il s’était monté sur une chaise en guise de tréteau (il aimait tellement faire du théâtre). Nous étions une trentaine environ: confrères et quelques-unes de leurs épouses. Les cuisinières avaient laissé leurs chaudrons de fêves au lard, pour se joindre à nous. Tous, nous observions un silence de plomb! On pouvait lire sur les figures un enchantement à écouter notre poète Daniel!
    A la fin: applaudissements à tout rompre…

    Puis, le vin coula pour continuer nos agapes.
    Quelle belle journée!

  2. Right on the spot, cheers.

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