La honte d’être un humain

Posted by J-P in Lecture | Leave a comment

Les Bienveillantes
Les Bienveillantes de Jonathan Littell.

Je suis en train de lire le roman, Les Bienveillantes, de Jonathan Littell qui a gagné le dernier prix Goncourt 2006 en France. Le roman raconte la vie d’un officier Allemand durant la deuxième Guerre Mondiale et le massacre des Juifs. Le roman est brillant, fouillé et bien documenté. Mais il nous plonge dans l’horreur et ce que qu’il y a de pire dans l’esprit humain.

Le passage suivant m’a montré la cruauté dont est capable l’homme. Je n’ai jamais si bien senti la honte d’être un humain. Je me considère chanceux de vivre au Canada en 2007 et non pas en Europe dans les années 1940 tout en étant juif. Quel cauchemear! C’est à la page 142 de la brique de 900 pages:

La hiérarchie commençait à percevoir ce fait et à le faire entrer en ligne de compte. Comme me l’avait expliqué Eichmann, on étudiait de nouvelles méthodes. Quelques jours après sa visite arriva de Kiev un certain Dr. Widmann, venu nous livrer un camion d’un nouveau genre. Ce camion, de marque Saurer, était conduit par Findeisen, le chauffeur personnel de Heydrich, un homme taciturne qui refusa obstinément, malgré de nombreuses sollicitations, de nous expliquer pourquoi il avait été choisi pour ce voyage. Le Dr. Widmann, qui dirigeait lui la section de chimie de l’Institut de criminologie technique, rattaché à la Kripo, fit une longue présentation pour les officiers: “Le gaz, déclara-t-il, est un moyen plus élégant.” Le camion, hermétiquement clos, se servait de ses propres gaz d’échappement pour asphyxier les gens enfermés dedans; cette solution, en effet, ne manquait ni d’élégance, ni d’économie. Comme nous l’expliqua Widmann, on avait essayé autre chose avant d’en venir là; lui-même avait conduit des expériences à Minsk, sur les patients d’un asile, en compagnie de son Amtchef, le Gruppenfuhrer Nebe; un test aux explosifs avait donné des résultats désastreux. “Indescriptible. Une catastrophe.” Blobel se montrait enthousiaste: ce nouveau jouet lui plaisait, il avait hâte de l’étrenner. Hafner objecta que le camion ne contenait pas grand-monde – le Dr. Widmann nous avait dit cinquante, soixante personnes au plus -, ne fonctionnait pas très vite, et paraissait donc peu efficace. Mais Blobel balaya ces réserves:” On gardera ça pour les femmes et les enfants, ça sera très bien pour le moral des troupes.” Le Dr. Windmann dîna avec nous; après, devant le billard, il nous raconta comment la chose avait été inventée: “En fait c’est le Gruppenfuhrer Nebe qui a eu l’idée. Un soir, à Berlin, il avait un peu trop bu, et il s’est endormi dans sa voiture, dans son garage, le moteur tournait et il a failli mourir. Nous, on planchait déjà sur un modèle de camion, mais on comptait utiliser du monoxyde de carbone en bouteilles, ce qui n’est pas du tout praticable dans les conditions de l’Est. C’est le Gruppenfuhrer, après son accident, qui a songé à utiliser le gaz du camion lui-même. Une idée brillante.” Il tenait l’anecdote de son supérieur, le Dr. Heess, qui la lui avait été racontée dans le métro. “Entre Wittemberg-Platz et Thiel-Platz, précisément. J’étais très impressionné.”

Et bien moi, je suis aussi impressionné. Impressionné comment l’homme peut être con et pourri, tout en se trouvant génial. J’ai honte d’être un humain!

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