La fumée de papa

Posted by J-P in Généralités | Leave a comment

J’ai bien aimé lire la chronique de dimanche de Stéphane Laporte sur l’odeur de la cigarette qui lui rappelle son père et l’essentiel de la vie. Ce gars-là a une plume extraordinaire et il sait communiquer ses émotions.  A tel point qu’il fait réfléchir plusieurs personnes.  Absolument superbe!  Si vous voulez comprendre ce que j’essaie de dire très brièvement, voici son texte.  Croyez-moi, ça vaut le détour:

L’odeur de la cigarette

Je ne fume pas. Ma blonde non plus. Nos amis quand ils viennent à la maison ont la délicatesse de fumer près de la fenêtre ou sur la galerie. Au travail, ça ne fume pas non plus. Pas le droit. Et depuis cette semaine, dans les restaurants et dans les bars, la fumée n’existe plus. Finie. Disparue.

Le fond de l’air est frais. Ça sent bon. Il y a donc peu de chance pour que je respire à nouveau l’odeur de la cigarette. Tant mieux. Quoique… Il faut que je vous avoue quelque chose. L’odeur de la cigarette me faisait du bien. Quand j’entrais dans une pièce où ça sentait la cigarette, durant une fraction de seconde, avant même que mon cerveau ait eu le temps de décoder que c’était une odeur de cigarette et qu’il m’envoie la commande de ne pas aimer ça. D’être incommodé, de la tasser avec mes mains ou de simplement sortir. Avant même que ma condition de non-fumeur s’oppose à cette senteur, pendant une fraction de seconde, dis-je, cette odeur de tabac brûlé venait me chercher. Et me faisait sourire. Et me rendait presque heureux. Pourquoi? Parce que le coeur est plus vite que le cerveau. Et mon coeur, en premier, ne décodait pas que ça sentait la cigarette. Mon coeur décodait que ça sentait mon papa. Et pendant une fraction de seconde, j’avais l’impression qu’il était là, pas loin. Et l’enfant que je suis, son enfant, était bien. Rassuré. En sécurité. À cause d’un arôme de fumée.

Puis, la seconde suivante, mon cerveau comprenait que c’était pas papa, que c’était juste de la boucane. Que ça sentait mauvais. Et que ce n’était pas bon. Mon cerveau le comprenait bien parce que mon père en est mort. De cette fumée dans ses poumons. De l’emphysème dont il a souffert. Pour avoir fumé au moins un paquet par jour. Tous les jours. Dans la voiture. Assis sur son divan vert. En marchant. En arrosant la pelouse. En faisant des rapports d’impôt. En lavant la vaisselle. Toujours une cigarette au bec. Ou entre ses longs doigts secs. J’sais pas comment ma mère faisait, mais ça sentait la cigarette seulement autour de papa dans la maison. Dans son nuage. Partout ailleurs, ça sentait bon. Ça sentait le propre, la bouffe et le gâteau. Y’a juste autour de papa que ça sentait papa.

La mémoire olfactive est la mémoire qui a le plus de longévité. Celle qui remonte le plus loin dans nos souvenirs. Je ne devais même pas encore savoir dire papa que je savais déjà que papa sentait ça: l’odeur de la cigarette. Tous les instants que j’ai passés avec lui. Toutes les centaines d’heures sont à jamais imprégnées de l’arôme de ses Matinée. Mon père était un homme de peu de mots. Mon père, c’était du silence et de la fumée. Il pensait. Il jonglait. Les yeux dans la brume. Et à cause de lui, je n’aurai jamais d’aversion contre les grands fumeurs. Ils me rappellent mon père. Et j’aime ça me rappeler papa.

S’il vivait encore, il n’aurait pas été contre la loi qui prohibe la cigarette dans les restaurants et les bars. Il s’en foutrait. Papa n’allait jamais dans les bars. Et presque jamais au restaurant. Mon père était toujours chez lui. Chez nous. À la maison. Donc, il fumait toujours là. Comme plein de gens sont obligés de faire maintenant. Il n’y aura jamais de loi contre ça. Pourtant, je suis sûr que mon père échangerait tous ses paquets de Matinée pour être encore avec nous en ce moment. Pour voir les filles de mon frère grandir. Pour connaître ma si merveilleuse nouvelle blonde. Pour voir ma soeur lui sourire. Et ma mère lui parler. En tout cas nous, on s’arracherait le coeur pour qu’il soit encore là. Pensez à ça avant de vous en allumer une dans le confort de votre foyer. C’est la seule vraie raison pour ne pas fumer. Pas la loi. La vie.

Le souvenir de l’odeur, c’est assez. Pas besoin de la respirer vraiment.

Le paradis est sûrement devenu un endroit non fumeur. Alors mon père ne peut plus pratiquer son passe-temps préféré. À moins d’aller à 9 mètres du paradis. Mais ça doit sûrement être l’enfer. Et mon père est trop vieux jeu pour aller là. Il y a trop de monde. Trop bondé. Et la musique doit être trop forte. Alors il lui reste, dans le calme d’Éden, son autre activité préférée: lire La Presse. J’espère qu’il est en train de la lire en ce moment.

Allô papa, je sais, la fête des Pères, c’est dans deux semaines, mais c’est tout de suite que je pense à toi.

Note du chroniqueur

Vous venez de lire ma chronique dans La Presse d’aujourd’hui. J’en écris une tous les dimanches. Normalement, je ne la reprends pas dans mon blogue. Chaque chose a sa place. Mais j’ai reçu un courriel d’un lecteur qui m’a incité à le faire exceptionnellement. Si mon petit texte a aidé quelqu’un autant prendre la chance qu’il aide le plus de monde possible.
Voici le courriel de Monsieur Perron. À qui je dis merci. Et longue vie !

Chronique du 4 juin 2006

Bonjour M. Laporte,

Je prends quelque minutes pour vous féliciter et vous remercier pour ce que vous venez tout juste de faire pour moi. Je m’explique !

Comme à tout bon dimanche, je lisais votre chronique avec mon 2e café et ma 6e cigarette de la journée a 9:00 ce matin. Je ne sais pourquoi mais votre texte m’a foudroyé ! Tous les médecins et spécialistes que j’ai pu entendre traiter du tabagisme depuis des années ne m’ont jamais autant touché !
J’ai vécu la même expérience que vous. J’ai perdu mon père il y a déja trois ans. Il me manque beaucoup, tout comme vous et votre père, et il a aussi fumé toute sa vie. Il a dû essayer d’arrêter 20 fois sans succès, pauvre lui ! Mais suite à la lecture de votre article, je suis décidé; c’est fini pour moi la cigarette !
J’ai 49 ans et je suis décidé qu’il n’est pas question que je ne puisse voir mes futurs petits enfants un jour à cause de cette damnée merde de cigarette !! J’ai une femme merveilleuse et deux magnifiques “enfants” de 20 et 23 ans, tous les deux en dernière année d’université à Bishop et Concordia et je veux les voir grandir et évoluer dans notre grande société et pouvoir les aider au maximum. De plus, je compte bien pouvoir passer mes vieux jours en santé avec ma “blonde” et pouvoir enfin profiter de la vie qu’il nous reste !
Je vous jure, M. Laporte, que je vais réussir. Je n’ai jamais été aussi déterminé de ma vie. J’ai déja arrêter de fumer pendant trois ans. Je suis capable de le refaire et je sais les erreurs que j’ai commis pour recommencer. Ca ne se reproduira pas. Vous pouvez miser un ptit deux comme disait l’autre ! Je vous tiendrai au courant !
En passant, ça fait quatre heures que je n’ai pas touché à une cigarette! Je n’en ai plus de toute façon ! Je n’en ai plus de besoin !!!!!

Merci mille fois et longue vie à votre chronique !

Pierre A. Perron
Candiac.

P.S. Il me ferait plaisir si vous voulez incorporer ce commentaire à votre blogue. Peût-etre que d’autres pourraient en être inspiré !

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