Conte de Noël – “Le P’tit Jésus de Prague”

Posted by J-P in Généralités | 1 Comment

L’écrivain Claude Jasmin lit à chaque année un de ses contes de Noël sur les ondes de la radio. Nous reculons dans son passé de petit garçon du quartier Villeray à Montréal. L’homme nous raconte comment il vivait ses Noëls d’enfance plongée dans cette autre époque. Ses contes sont des parenthèses rafraichissantes qui nous changent des entrevues, des nouvelles et des faits divers de l’actualité que l’on nous sert habituellement à la radio. Ils agrémentent ma route du matin lorsque je me rends au travail dans la période de Noël.

Ce matin, en voiture, j’ai entendu avec plaisir un autre conte de Jasmin. Cependant, au lieu de présenter celui-ci, j’en ai choisi un autre que l’écrivain a lu il y a deux ans. Vous pouvez écouter et lire son conte de Noël, Le P’tit Jésus de Prague, qu’il a lu en décembre 2004 et dont l’enregistrement se trouve ici:

Vous pouvez télécharger le fichier audio ici.

LE P’TIT JÉSUS DE PRAGUE
Par Claude Jasmin

C’était un vendredi 24, comme aujourd’hui. Un décembre du temps de la guerre. « Demain samedi, demain Noël ». La mort rôdait. Ça allait mal : les nazis allemands partout en Europe, pire encore, l’oncle Ernest, missionnaire en Chine, avait été fait prisonnier des Japonais. Ma p’tite sœur, Marielle, disait qu’à son école les sœurs affirmaient que les Japonais étaient de grands experts en matière de torture. Ma grand-mère qui loge à l’étage, en fut très secouée. Ma mère répétait : « Pauvre Albina, si faible du cœur ». Il y avait aussi que notre docteur avait dit à ma mère : « C’est fini, madame Jasmin, vous pouvez plus avoir d’enfants ». Ça, chez nous, c’était une sorte de lourd secret. On en parlait pas.

Or, ce vendredi-là, le malheur a frappé, en pleine veille de Noël : grand-maman s’est écroulée. À midi. Crise cardiaque fatale. Raide morte juste au dessus de nos têtes, dans sa cuisine. Nous, la trâlée, on prenait notre dîner autour de la table. Il y avait d’abord eu la cloche d’alarme qui avait retenti dans chambre de mes parents. Mon père pris par son restaurant du sous-sol, c’est ma mère qui était montée à toute vitesse. Elle avait trouvé notre chère « mémeille » Jasmin sur le plancher, une aiguille à coudre dans la main, un verre de jus d’orange sur le plancher. Redescendue, elle avait crié dans la porte de la cave : « Édouard ? Ferme vite le restaurant! Ta pauvre mère est tombée, a bouge p’us, rien, est morte ! » Papa avait vite monté l’escalier de la cave. Il avait rien dit. Il s’était comme jeté dans chaise berçante, les yeux fermés bi’n durs.

Drôle de congé de veille de fête, on était tous à table, on avait arrêté de mastiquer nos saucisses. Un silence pesant. Mon frère Raynald, s’était mis à pleurnicher sans trop comprendre ce qui nous arrivait, il avait cinq ans.

M’man y avait donné un beigne plein de sucre en poudre et il avait mordu dedans !

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Mon père avait fini par se redresser, blanc comme un drap, avec maman, il était monté à l’étage voir sa mère morte. J’avais plus faim de rien : ni biscuit aux dates, ni beignet, ni jello rouge, ni pudding chômeur, rien. Grand-maman Jasmin nous faisait de si belles étrennes au Jour de l’an. J’aurai donc rien cette année ?

Plus tard, pendant que Lucille et Marcelle lavaient la vaisselle, j’avais suivi maman au salon. Elle s’était accroupie auprès de la crèche pour y installer un beau p’tit Jésus-de-cire. « Bi’n oui, mon garçon, c’est celui de ta grand’mère, elle en aura p’us jamais besoin. C’est importé de Prague et ça coûte les yeux de la tête ». Il était si beau, tout nu les p’tits bas levés en l’air, peau couleur pêche, les joues roses, les yeux bleus, les cheveux frisés blonds. Je me disais : c’est pas du vol, c’est à cause du secret de famille, le « p’us jamais de p’tit bébé pour ma mère ».

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Maman la débrouillarde arrêtait pas : elle avait appelé d’urgence un prêtre de Sainte-Cécile, le docteur Mousseau, l’entrepreneur de pompes funèbres, Sansregets. Elle allait et venait, répétant : « Eh oui, mes enfants, c’est fini, plus aucune grand-mère à c’t’heure ! Bête hein la vie ? Vous buvez une orangeade et… crac ! Vous raccommodez une robe et… schlac ! Une veille de Noël : nous faire ça ! » Ma mère est allée mettre de ses tourtières dans l’armoire sur la galerie, de ses beignets entre les fenêtres de la cuisine. J’avais dit : « Moman, c’est la fin des beaux cadeaux ? À jamais, non ? » Elle s’était enfin assise, m’avait comme fixé, moi, son plus vieux : « T’ l’ sais, grand-maman était pas pauvre, ça fait que… bin ça se peut que le chalet que ton père a visité à Pointe-Calumet, ça se pourrait qu’on puisse l’acheter pour y passer nos étés ». Puis elle a pris son visage grave : « Écoute moi bien maintenant, j’ ai parlé avec ton père qui est d’accord, tu vas te rendre à la Gare Jean-Talon pour annoncer à ton oncle Léo la mort de sa vieille mère. »

J’avais rien dit sur le coup. Vrai que j’étais le chouchou de mon oncle Léo, vrai que des fois il m’employait comme « helper » sur son train Montréal-Québec, Québec-Montréal. Il était cantinier sur le Ci-Pi-Ar. Il m’accrochait un grand panier en m’enfilant une courroie autour du cou et je me promenais dans les wagons en criant : « Crime soda ? Orange croche ? Biére d’épinette ? Nectar mousseux, cinq cennes ! Sanouiches, baloney, dinde, jambon, poulet ? 15 cennes ! Gâteaux variés, Jos-Louis, Croquettes, Mae-West ? 10 cennes ! » Ça me faisait de l’argent de poche. Je couchais à Québec, mon oncle Léo avait sa chambre dans la rue St-Louis. On allait luncher dans rue St-Jean. Il me payait un « clobe-sanouiches », le « de luxe », avec un pepsi, le « jumbo ». La dernière fois, veille de la Fête du Travail, j’avais vu le Premier ministre Duplesssis en personne, fumant son cigare. Il m’avait pris une « Orange croche » et m’avait donné un dix cennes. Neuf.

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Maman, avec mes sœurs, coupait les croûtes des sandwiches : « Claude, vite, va t’habiller propre, son train entre en gare vers quatre heures, t’as pas de temps à perdre ». J’avais dit : « M’man, une fois à la gare, comment j’vais lui apprendre ça… à quel moment au juste ? » A m’avait dit : « Tu jugeras ça sur place ! » J’étais mal un peu, j’avais ajouté : « Ça devrait pas être papa, non ? » Maman m’a coupé : « Tu connais ton père, pas fort du cœur comme sa mère, ultra sensible, si t’as pas le courage d’y aller, j’irai moi ». J’avais dit : « Non, non, donne-moi l’argent pour le tramway, six coins de rue pis il a neigé toute la nuit ». J’ai ouvert la main. Ensuite, j’étais allé mettre mon « blazer » bleu marine avec l’écusson brodé du collège et… en route.

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Dans mon tramway il y avait un ivrogne joyeux, maigre et chauve qui circulait entre les bancs d’osier en gueulant : « Le tit-Jésus ? cé du jambon ! Le tit-Jésus ? c’est du jambon ! » Les gens scandalisés lui donnait des coups de pied. Il riait. Une fois rendu à la gare Jean-Talon, il y avait un monde fou. J’aimais notre gare, le granit luisant, du marbre rosé, des lampes torchères, la grosse horloge avec les chiffres romains, les barreaux de cuivre doré des guichet et au fond, les grilles, les quais. Un haut-parleur grésillait : « All aboard, all aboard ! En voiture, les passagers pour All-Banny et Niou York, barrière numéro 9, gate number nine : en voiture ! all aboard ! » Ça me faisait rêver d’entendre ces annonces de départs. Un jour, que je me disais, je voyagerai, j’irai très loin, je verrai du pays. Soudain, une voix chuinta : « Porte numéro quatre, gate number four, pour le train venant de Québec ». Bon, ça y était, mon oncle Léo allait m’apparaître. J’ai marché vers les quais. Comment y annoncer ça, que je me répétais. J’aurais voulu me voir ailleurs. Les gens de Québec filaient de tous les côtés.

J’ai fini par l’apercevoir avec sa casquette marine du Ci-Pi-Ar, poussant son diable-à-roulettes chargé de caisses de bouteilles vides. Me suis approché, j’ai dit : « Bonjour mon oncle ! » Il s’est figé : « Tit-Claude ?, qu’est-ce que tu fais icitte ? » J’ai dit : « Rien, c’est ma mère, j’ai une nouvelle à vous annoncer. » Il a sorti son mouchoir s’est épongé le front, m’a offert un manchon de sa charrette. J’ai poussé, la langue sortie. Il riait mais moi, non ! Au bout d’une allée, on était à son « locker », il m’a dit en déchargeant ses caisses : « C’est quoi donc ta nouvelle ? » J’suis resté muet. La voix de Bing Crosby, à tue tête, me dérangeait avec son « I dream of a white chrismass… ». « Y est rien arrivé de grave chez vous, j’espère ». Là, j’ai bafouillé : « Il y que… ben, mémère, votre mère, était p’us en bonne santé, vous l’saviez hen, son cœur, pas vrai ? » L’oncle Léo m’écoutait d’une oreille occupé à cadenasser la porte du placard. « Bon, viens, faut y aller tit-Claude ». Il avait ajusté et réajusté sa casquette, j’étais mal, j’ai dit en marchant vers la sortie : « Je pense que vous allez devoir prendre un congé du Ci-Pi-Ar mon oncle, mémère va pas bien du tout. » « Quoi donc, c’est si sérieux que ça ? », qu’il m’a dit, marchant en revêtant son grand paletot noir. J’ai marmonné : « Ben…on pourrait dire que c’est la fin, mon oncle. Oui, la fin. » Il a grimacé, a ralenti le pas, il a comme allongé la babine du bas, j’ l’ voyais comme un p’tit gars qui fait un « potte ». Qui boude. J’en avais pitié.

On a marché vers les automobiles stationnées dehors. Il fallait que je tienne ma promesse, que je fasse mon annonce, c’était ma mission et je cherchais comment y arriver. Je suis monté à bord de sa Chevrolet rouge vin. Je jugeais que mon père avait été lâche, que c’était pas à un gars de 11 ans d’annoncer une mort pareille. Je lui en voulais à mon père.

Rue Jean-Talon la Chevrolet roulait vers chez nous car mon oncle passait toujours saluer mon père quand il rentrait de Québec. J’aimais descendre au restaurant écouter ces souvenirs de jeunesse sur leur ferme, les entendre rire, les voir s’attendrir en buvant des cafés. Là, j’étais décidé à parler, j’ai dit : « Mon oncle, aussi bien vous avertir, mémeille,a sera p’us là, en haut, à l’étage, ils l’ont transportée ailleurs ! » J’osais même pas le regarder. Un tramway chassait la neige qui tombait à gros flocons et actionnait sa sonnette au coin de Saint-Laurent. Pis j’ai ajouté : « C’est pire que vous pensez mon oncle, on peut dire, ah oui, « le bout de son rouleau ». Comprenez qu’ a remontera p’us jamais au dessus de chez nous. » J’avais les larmes au yeux. Ni à l’église ni à l’école, nulle part, on enseignait pas ça aux enfants : comment annoncer une mort. Surtout une veille de Noël. Je savais plus trop comment m’y prendre, ça fait que j’ai débité tout d’un coup : « C’est fou hen, mon oncle ?, on est là, un bon jour à ravauder une robe, pis bang ! On meurt! On est là, on boit un jus d’orange, pis, badang !’on tombe en pleine face ! »

Au coin d’Henri-Julien, mon oncle a ralenti : « Claude, « qu’est-c’est que c’est » qui est arrivé au juste, parle donc? » Ma honte encore. J’étais un incapable. Mon père allait être obligé de tout lui dire. J’aurai don’pas pu servir d’amortisseur, rien. Je me suis forcé : « C’est que, b’en, disons que votre mère, mon oncle, b’en, est partie ! » Il a marmonné : « Où ça ? Partie comment, où ?, à l’hôpital ? » J’avais la bouche sèche : « Non, mon oncle, non, l’hôpital, ca servirait p’us à rien ». Il a lancé son casque du Ci-PI-Ar sur le siège arrière, il a grogné : « J’sais b’en qu’y a son cœur, qu’était p’us soignable, vous l’avez descendue chez vous, en bas ?, c’est ça ? » J’ai fait « oui » de la tête et c’était pas un vrai mensonge parce —m’man l’avait dit— mémère allait être « exposée » dans notre salon.

Au coin de Jean-Talon, feu rouge, stop. J’ai admiré le sapin géant lumineux dans le parterre de la fleuriste, Mme Larose, pis un autre, « plusse » décoré encore, chez Mme Bourré, la corsetière. Je voyais le pharmacien Besner balayant farouchement la neige, le haut parleur de sa vitrine crachottait : « Dans une étable/Que Jésus est charmant/Qu’il est aimable/dans son avènement » ! Il y avait de la joie dans l’air, ma mémère morte, ça dérangeait pas. Personne. Le feu a passé au vert, mon oncle a tourné sur St-Denis. Arrivé devant le 7068 , mon oncle est sorti en trombe, il a vite vu l’écriteau : « Restaurant fermé, cause de raison majeure ». Il s’est comme jeté dans notre entrée, a ouvert la porte d’un geste vif. Je le suivais, penaud, la radio de la cuisine jouait gaiement : « Les anges dans nos campagnes» et mon oncle Léo s’est enfourné dans le salon. Il a regardé la crèche que papa façonnait en papier-rocher chaque année, il s’est agenouillé comme pour mieux voir le p’tit bébé de cire. Il a dit : « Mais ! C’est le p’tit Jésus-de-Prague de maman ? »

Il l’a pris dans ses gros doigts en se relevant. J’ai entendu la voix de ma mère se rapprochant dans le couloir : «C’est toi mon Léo, eh oui, elle a bu un jus d’orange, a reprisait une robe…», là, prenant mon courage à deux mains, j’ai dit vitement : « Mon oncle, votre mère est morte, à midi ! ». Il a refermé sa main, ça a fait crounch ! Un p’tit crac ! Il avait écrasé le p’tit Jésus de Prague! En entrant dans le salon, ma mère a vu le Jésus de cire pété et mon oncle qui sanglotait comme un bébé. Elle lui a repris le bébé de cire broyé et me l’a donné, je savais pas trop pourquoi.

Je suis allé dans ma chambre et j’ai sorti ma colle à avion. J’entendais parler ma mère : « Léo, tu connais ton frère le grand émotif, j’ai pensé que notre Claude pourrait te faire l’annonce ». Mon oncle Léo a marmonné : « Il a bien fait ça Germaine, il a bien fait ça ». J’ai regardé mon avion « spit-fire » en balsa, me suis dit : « faut que les Allemands nazis se fassent tous écrapoutir, qu’ils paient pour nos tués sur les plages de Normandie ». On aurait dit que j’avais déjà oublié ma mémère. La radio jouait le « Dans une étable/ que Jésus est charmant… », j’ai regardé le bébé de cire éclaté comme le signal que maman aurait p’us jamais de bébés. J’ai repensé à grand-maman morte, qui se fera enterrer, on est comme mou au temps des Fêtes, j’suis v’nu pour chialer mais j’ai pensé à ce chalet au bord d’un lac que sa mort à mémère allait permettre et j’ai ravalé mes larmes. J’étais donc comme tout le monde, je pensais à moi d’abord; j’étais pas différent des autres et j’aimais pas trop ça. Les yeux rougis, mon oncle Léo est venu voir mon « spitfire » de papier de soie. Il a tripoté l’hélice à élastique, mon tube de colle, pis des morceaux du p’tit Jésus-de-Prague fracassé. Il m’a souri, m’a dit : « Tu sais pour ma mère, je savais qu’elle achevait sa vie. Pas vrai que son cœur tenait rien qu’ à un fil ? »

Ça m’a fait du bien.

One Response to Conte de Noël – “Le P’tit Jésus de Prague”

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