Coincée dans la ville de Tyr

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J’ai lu aujourd’hui un article émouvant de Michèle Ouimet, cette journaliste de chez nous, qui se trouve coincée dans le feu de l’action à Tyr au Liban. Comme elle le racontait dans son article d’hier, la ville est coupée du monde sous le feu des israéliens. Notre journaliste ne peut même pas fuir Tyr, puisque les véhicules qui osent bouger sont la cible des missiles israéliens! On ressent dans le texte l’inquiétude et le désarroi d’une âme traquée.

Bonne chance à notre québécoise qui se trouve dans de beaux draps. Je souhaite qu’elle réussisse à quitter cet enfer rapidement car sa situation doit être assez dure pour les nerfs. Je reproduis l’article ici:

JOUR 28
Le temps s’est arrêté à Tyr
Michèle Ouimet

La Presse
Tyr

Partie pour quelques heures à Tyr, notre envoyée spéciale est coincée depuis trois jours dans la plus grande ville du sud du Liban. L’armée israélienne a largué des tracts sur la ville qui annonçaient que tout véhicule sortant de Tyr serait pris pour cible. Dans une correspondance plus personnelle qu’à l’accoutumée, elle raconte aujourd’hui le quotidien bouleversé des habitants d’une ville assiégée qui retient son souffle.

Je pensais dormir une nuit à Tyr. J’y suis encore après trois nuits. La ville est complètement isolée, coupée du monde. Dans la nuit de dimanche à lundi, Israël a bombardé la route qui relie la capitale, Beyrouth, à Tyr, la grande ville du Sud.

J’ai quitté Beyrouth à l’aube, dimanche, pour me diriger vers Tyr, avec un pantalon et deux chandails. On voyage léger dans un pays en guerre. Mais j’ai sous-estimé la détermination d’Israël qui veut écraser la milice armée chiite du Hezbollah qui se concentre dans le Sud.

Impossible d’aller à Beyrouth. À cinq kilomètres au nord de la ville, la route qui mène à la capitale est salement endommagée. Impossible aussi de sortir de Tyr. Trop dangereux. Depuis plusieurs jours, Israël bombarde furieusement les villages environnants et la banlieue de Tyr.

Le siège continue et l’isolement de Tyr s’accentue. Hier, Israël a lancé des tracts sur la ville, avertissant les habitants de ne pas sortir de Tyr. Même les mouvements dans la ville sont dangereux. « Tout véhicule est suspect », précise le tract. Il peut donc être pulvérisé par un missile.

«C’est insensé, tout mouvement est interdit, s’indigne le porte-parole de la Croix-Rouge, Roland Huguenin. Les gens ne peuvent pas rester cloués chez eux pendant des jours. Et s’il y avait une urgence? On ne peut pas paralyser une ville comme ça! Pourquoi cette escalade et combien de temps va-t-elle durer?»

Israël a le dernier mot avec ses puissants missiles. Alors on attend. Tout le monde attend: les 65 000 habitants de Tyr qui n’ont pas encore pris la fuite, les organisations non gouvernementales (ONG), comme la Croix-Rouge et l’ONU, et les 150 à 200 journalistes éparpillés dans la ville. Le temps est suspendu, l’ennui s’installe. Que faire dans une ville paralysée où tous les commerces sont fermés?

Les habitants se terrent et entendent, du fond de leur maison, le bruit des bombes qui se rapprochent. Tyr est encerclée. Au loin, on aperçoit les colonnes de fumée provoquées par les missiles de l’armée israélienne. Il y a très peu de voitures qui se baladent à Tyr. Hier, elles étaient encore plus rares. Les déchets, par contre, s’accumulent et dégagent des relents nauséabonds. Ils macèrent au coin des rues, sous une chaleur frisant les 40 degrés.

Je me surprends à économiser le papier. Je n’ai qu’un calepin de notes et j’écris de plus en plus petit. Où pourrai-je acheter du papier lorsque mon carnet sera archiplein? Je veille aussi jalousement sur mon ordinateur, malmené par les routes cahoteuses, la poussière et la chaleur. Dès qu’il émet un bip inquiétant, je sursaute et je me penche sur lui, essayant d’ausculter ses sautes d’humeur.

Je couche chez des chrétiens de la vieille ville qui nous louent des chambres minuscules à un prix d’or: 50US par personne. Je vis dans un quartier chrétien car les Israéliens visent surtout les musulmans chiites. On se sent relativement à l’abri dans les ruelles étroites de Tyr où s’alignent les vieilles maisons en rangs serrés. Les venelles sont calmes, car elles sont trop étroites pour laisser passer les autos.

On retrouve des choses parfois étonnantes dans ces ruelles qui s’enfoncent dans la vieille ville, comme si la guerre avait suspendu son vol. De gros pots de fleurs garnissent parfois le palier des maisons, des chats s’étirent au soleil, des vieux jouent aux cartes ou du café fume sur une petite table plantée à l’ombre des murs.

Mais derrière cette apparente tranquillité, la guerre fait des ravages. Les gens ont faim, ils sont anxieux, inquiets et ils n’ont pas d’argent.

Sortir de Tyr
Hier, seule la Croix-Rouge a obtenu un feu vert d’Israël et a pu ravitailler un village au sud de Tyr. Deux autres voitures ont poussé du côté de la route défoncée par les bombes israéliennes pour évaluer l’étendue des dégâts. Les trous creusés par les obus doivent être rapidement remblayés pour reconnecter la ville au reste du pays.

Toute la journée, les informations contradictoires ont fusé: on répare, on ne répare pas. Les ouvriers ont finalement commencé les travaux sous la supervision de la Croix-Rouge qui leur a apporté une relative protection contre les missiles.

Hier matin, j’ai rencontré des journalistes français qui veulent quitter Tyr avant que la situation ne se dégrade davantage. On devait partir ensemble, en convoi. Mais on a passé la journée à changer d’idée. On part, on ne part pas, on part, on ne part pas.

Nous restons finalement à Tyr: ça ne passe pas. La route n’est pas réparée, les travaux risquent d’être longs parce que les dégâts sont importants. Pas évident de remblayer un chemin quand les obus peuvent vous tomber sur la tête à tout moment.

La route sera peut-être réparée aujourd’hui. Israël diminuera peut-être l’intensité de ses tirs de missiles. Et je sortirai peut-être de Tyr. Peut-être, peut-être. Si Dieu le veut! comme disent les musulmans. Inch Allah!

One Response to Coincée dans la ville de Tyr

  1. Suzanne Lavoie says:

    Je lis à chaque jour les reportages émouvants de Michèle Ouimet, dans La Presse…Elle a été la 1ère, même avant la Croix-Rouge, à se rendre sur les ”champs de bataille”! Quelle femme courageuse! Je trouve qu’elle prend des risques affreux, surtout aujourd’hui…Qu’adviendra-t-il d’elle?
    La seule chose à faire est de prier pour elle!

    J’ai hâte et pas hâte de la lire demain. Sera-t-elle dans une situation pour écrire?

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